Langue corse : Quand les blés sont sous la grêle…
Par Norbert Paganelli, mardi 4 mars 2008 à 15:28 :: Tribune libre :: rss
Le mensuel Corsica l’affirme, si la langue corse n’est pas morte elle est mal en point. Certes les devantures des commerces, les marques, les slogans y font référence mais cela ne suffit pas. Il y a loin entre la volonté affichée avec ostentation, le slogan venu de la tribune et la dure réalité. « Les faits sont têtus - disait un politique qu’on ne cite plus guère- mais ils sont les faits », régression dans les échanges quotidiens, régression dans les médias où les pages en langue locales se font rares, régression en terme de publications car si l’on publie beaucoup à propos de la Corse et de sa langue, le nombre de lecteurs ne progresse pas véritablement malgré l’officialisation de son enseignement.
Et alors, me direz-vous, l’Histoire n’est-elle pas encombrée de peuples et d’idiomes morts ? En quoi la perte d’une langue parlée par quelques milliers de personnes serait-elle une catastrophe pour l’humanité ? Disons le franchement : en rien. Si demain, disparaissait corps et bien ce véhicule qui nous est si cher, rien ne serait changé sur la surface du globe. La Terre continuerait de tourner aussi mal, l’herbe de pousser avec ou sans nitrate et les hommes de s’entredéchirer avec l’entrain et la bonne conscience qu’on leur connaît. Alors ? Alors voilà : voici plus de trente ans maintenant que l’espoir d’une sauvegarde de ce parler particulier est né. Depuis cette date des travaux, parfois ennuyeux mais toujours fervents et emplis d’une immense bonne volonté ont forgé une orthographe, éclairci des règles de syntaxe et de grammaire , des auteurs se sont mobilisés pour faire accéder le dialecte au rang de langue en renouvelant les rythmes, en osant, en pourfendant, des chanteurs ont mis en musique d’une manière souvent très talentueuse poèmes et textes divers, donnant ainsi un contenu à ces mélodies tout droit sorties de nos légendes. Il serait dommage que la grande humanité accepte sans broncher l’écroulement de cette modeste façade, car ce signe ne serait que l’élément avant coureur de son propre déclin.
Bien sûr que l’histoire est encombrée de peuples et de cultures qui ont vécu mais le paradigme dominant a longtemps été que l’Histoire était infinie et inépuisable, un peu comme la nature dont on ne pouvait sonder les limites. Nous savons aujourd’hui, pour reprendre le propos de Paul Valéry, que le temps du monde fini a véritablement commencé et que le moindre élément de diversité qui se perd entraîne inexorablement l’humanité à sa ruine car celle–ci, condamnée au monisme, serait bien plus vulnérable à toutes les attaques, endogènes ou exogènes.
Je me souviens du beau livre de Richard Marienstras : Etre un peuple en diaspora, dans lequel ce fils des Lumières avouait : « Je me moque de savoir si les Basques, les Catalans ou les Corses forment un peuple, une nation ou une ethnie, mais si l’on me demandait : faut-il défendre leur différence ? Je répondrais à coup sûr : il le faut » Le paradigme opérant s’est aujourd’hui inversé. Exit les croyances dans une supériorité naturelle de telle ou telle aire culturelle, exit la croyance en un inéluctable progrès, exit l’arrogance du plus fort, le futur est improbable, le présent incertain et le passé, lui, n’a pas encore révéler tout son potentiel de richesse.
Mais, me direz-vous, si le corse se meurt c’est que les Corses n’ont pas su bien faire ! Sûr, nous n’avons pas su transformer ce chant de résistance au rouleau compresseur en hymne libérateur de toutes les entraves, nous avons substitué à la morgue de l’ envahisseur, une autre morgue insultante et réductrice, semblant reproduire de vieilles litanies dont les conséquences sont connues et portent des noms terribles, nous nous sommes déchirés alors qu’il fallait nous entendre sur l’essentiel , « Quand les blés sont sous la grêle , fou qui fait le délicat, fou qui songe à ces querelles au cœur du commun combat » a dit le poète et le poète a souvent raison.
S’il demeure un espoir pour que la langue de l’île de Corse continue de vivre, je veux bien y croire car, à mes yeux, les êtres et les choses qui la peuplent ne seraient plus les mêmes si elle venait à disparaître. Encore faudrait-il réfléchir à quelques mesures pour en assurer peut-être le salut ….
1. La pratique largement dominante de l’enseignement du corse s’est appuyée sur le concept de polynomie rendant compte des variétés infra dialectales. Cette démarche, dont on doit louer l’honnêteté et l’originalité se heurte désormais à une évidence : à admettre trop de variantes on ne rend pas aisée la tache du lecteur qui se trouve parfois devant plusieurs déclinaisons d’un même signifiant. Nous savons bien que chaque piève tient à son particularisme mais n’est-ce pas problématique, en l’état actuel des choses, que d’encourager l’atomisation ? Peut-être conviendrait-il de réserver le concept de polynomie à l’oralité et d’ordonner les différents parlers en une seule et même graphie.
2. Les créations originales en langue corse sont insuffisamment mises en valeur à l’exception de celles quelques auteurs qui font assez régulièrement parler d’eux dans les médias. Or une culture ne se réduit pas à quelques têtes d’affiche mais est une production collective dont le caractère bigarré est l’un des plus sûrs critères de vitalité. Il conviendrait donc de renforcer la promotion de l’écrit en recherchant une meilleure articulation entre les collectivités publiques : collectivité territoriale, départements, communes. On pourrait, par exemple, imaginer la création de plusieurs prix littéraires cofinancées par ces trois types de structures administratives qui pourraient participer sur un pied d’égalité aux délibérations et à la promotion des œuvres.
3. Il est également possible, par une démarche réfléchie, d’inciter les entreprises publiques et privées implantés sur l’île, à contribuer au financement, à la promotion et à la diffusion de textes en langue corse. Le mécénat d’entreprise peut se même se révéler « rentable » pour les entités cherchant à renforcer leur image, encore faut-il mettre en place un cahier des charges créatif et réaliste qui soit suffisamment simple pour être bien compris et suffisamment ambitieux pour avoir un impact dans la durée.
4. Il est manifeste qu’aujourd’hui, il est parfois difficile en Corse de trouver facilement des ouvrages écrits dans cette langue. Le nombre de libraire s’est réduit et un certain nombre d’entre eux sont envahis par la production nationale au point qu’ils ne peuvent accueillir cette littérature peu connue et qui se vend assez mal. Peut-être conviendrait-il de rechercher de nouveaux canaux de distributions du livre insulaire (le web en est un mais il existe également des points de contact encore inexplorés) afin de rendre les ouvrages accessibles partout et pour tout un chacun. Par ailleurs, afin de ne pas déposséder les libraires de leur rôle naturel, il faudrait réfléchir à un encouragement en faveur de ceux qui acceptent d’accorder une place aux ouvrages en langue du terroir.
5. On peut enfin noter une baisse de notoriété de la production autochtone dans les pages de la presse insulaire. Cet état de fait est fâcheux car la presse est fort lue et le seul quotidien qui persiste est un indiscutable « faiseur d’opinion ».Encourager la presse régionale à accorder une place plus grande à la création littéraire contemporaine semble être devenu une nécessité.
Il va de soi que ces pistes, taillées à l’emporte pièce, mériteraient d’être développées, explicitées, discutées. Il va de soi qu’elles sont fragmentaires et ne couvrent pas tout le champ du vaste chantier qui reste à mener mais elles se veulent le témoignage d’une prise de position ne pouvant se résoudre à l’attentisme et au fatalisme.
Pour plus d'informations sur l'auteur de l'article: Site internet de Norbert Paganelli



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