Avec un raffinement de teintes extrêmes, préférant le chuchotement au bruit sourd de l’agora, Stéphane Césari a parfaitement réussi l’aspect visuel de sa publication. Le plus fort, c’est que ce jeune professeur de langue et de culture corse a également réussi à offrir au public un site d’une exceptionnelle qualité littéraire présentant la particularité de proposer des traductions en langue insulaire de nombreux poètes, et non des moindres : Gaston Miron, Claude Roy, Pablo Neruda, Ludvik Kundera et j’en passe… Le lecteur averti constatera, encore une fois, que cet idiome censé « prolonger l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés » selon les célébrissimes paroles de l’abbé Grégoire est aussi capable de rendre les battements les plus secrets d’une âme qui n’est pas obligatoirement la sienne et de répondre d’écho en écho à la lancinante mélopée de tous les montreurs d’étoiles. Cela n’est pas si mal pour un véhicule que l’on dit en perdition et soi-disant condamné à son auto célébration. Il faut dire que Stéphane (appelons le Stefanu puisqu’il le souhaite et que c’est son droit...) est un poète fin et délicat qui nous livre de temps à autre quelques bribes de son immense talent :

''Dans l’innocence du feu
Tu n’étais pas celle que nous attendions
dans l’innocence du feu
sans visage trop de visages encore
 
nous aurions eu la nuit pour demeure, sans toi
familiers des épaisseurs pourrissantes
un dire animal planté au fond de la gorge
 
brûlés peut-être
le corps en friche nourri d’hérédités
 
les eaux à venir auraient parlé notre langue
(….)''

D’un style résolument différent, le blog de Jérôme Capirossi mérite également le détour. Exit le contraste de façade, ici tout est dans la nuance. Les vues présentent des dégradés, presque des pastels, et l’auteur nous laisse entrevoir son trait de plume (et aussi probablement son trait de caractère) lorsqu’il trace de main de maître le portrait d’une jeune, très jeune insulaire répondant au prénom charmeur de Vannina que chacun rêve de rencontrer. Cette bonne humeur contagieuse qu’il décrit si bien, ce dynamisme, cette joie de communiquer avec ses contemporains sont le témoignage vivant que quelque chose est en train de changer en Corse. Ces jeunes femmes que l’on disait prisonnières de leur passé, enfermées dans les stéréotypes prégnants de l’immobilisme se mettent soudain en tête de nous administrer la preuve que les hommes (et les femmes) n’ont pas seulement des racines mais qu’ils ont également des jambes, qu’ils sont capables de faire bouger leur environnement et d’enfanter du neuf sans aucune trahison envers le passé reçu en héritage. Beau portrait Monsieur Capirossi et belle leçon de vocabulaire lorsque vous disséquer le sens exact de certaines paroles. Une manière comme une autre de nous rappeler qu’aucune culture, qu’aucun peuple n’a le monopole de la précision et de richesse langagière. A une époque ou la valeur intrinsèque des œuvres se mesure au hit parade des sondeurs, il n’était pas inutile de nous le rappeler, nous tacherons de nous en souvenir.

Je ne saurais oublier le blog du jeune Ghjuvan’ Federiccu Terrazzoni. Avec ses aplats de couleur de la couleur de la mer et du ciel, avec ses dessins et ses photographies toujours choisies bien à propos, avec cette fougue, cette sorte d’intransigeance qui est le propre de la jeunesse, voici un talentueux poète qui investit l’espace du web pour notre plus grand bonheur. Qu’on le veuille ou non, notre époque de fer, soucieuse de mesure et de rendement a immensément besoin des apports de la lyre car les façades de béton et les immeubles de verre ne suffisent pas au bonheur et à la sérénité de notre âme. Jean Frédéric Terrazzoni fait chanter les mots parce que, rappelons nous, au début était le verbe et que c’est bien lui qui, seul ou accompagné, créa un jour l’univers. « Je suis né pour te connaître, pour te nommer » écrivait Paul Eluard, sans cette prodigieuse faculté d’énoncer et de forger des mots, il ne nous serait pas possible de percevoir le monde. Sans ce bruit sourd ou feutré du chant, le monde n’est pas enviable, c’est dire l’importance de la voix du poète qu’il vaut peut-être mieux écouter plus souvent, le matin avant de débuter une journée, le soir pour en savourer les détours ou n’importe quand, dès lors que l’envie nous prend ou que la lassitude nous guette.

Voici l’un de ses nombreux textes (c’est nous qui traduisons et la traduction d’une poésie est chose périlleuse….) :

Terre
Terre d’abondance, terre de procréation,
Terre peaufinée de rêves idéaux,
Terre de silences, terre de cris,
Terre de mémoire et de passions

Terre lointaine, terre toujours proche,
Terre qui prend vie en tout lieu
Terre de semence, terre de contestations
Terre légende de toute génération
(…)

Ces trois blogs sont la preuve indiscutable que la culture insulaire existe, qu’elle est capable de modernité et de raffinement. Ils sont l’œuvre de jeunes personnes désintéressées qui investissent un réel potentiel créatif afin qu’une « différence d’être » ne soit pas engloutie dans les abysses de l’Histoire. Qu’ils en soient remerciés, ils participent à la plus noble des causes : la cause de l’Esprit et ce …sans tambour ni trompette.

Pour plus d'informations sur l'auteur de l'article: Site internet de Norbert Paganelli